20 nov. 2020

Discours à l'Assemblée générale 2020 de la Conférence des bâtonniers

Madame la présidente de la Conférence des bâtonniers, chère Hélène,
 
Monsieur le bâtonnier de Paris, cher Olivier,
 
Mesdames et Messieurs les membres du bureau de la Conférence des bâtonniers,
 
Madame la vice-présidente élue du Conseil national des barreaux, chère Catherine Johnathan Duplaa,
 
Monsieur le vice-président élu du Conseil national des barreaux, cher Jean-Luc Forget,
 
Catherine et Jean-Luc ont été des vice-présidents déterminants, impliqués, qui ont toujours répondu présents. Avec eux, votre voix a été portée et écoutée au bureau du CNB. Sans eux, nous n’aurions pas pu tenir l’unité de la profession. Les avocats leur doivent beaucoup.
 
Mesdames et Messieurs les bâtonniers,
 
Mesdames et Messieurs les membres du bureau du Conseil national des barreaux et je salue tout particulièrement Catherine Gazzerri qui a tant donné pour les travaux de notre bureau, et qui, elle aussi, avec la verve et l’efficacité qu’on lui connaît, défend et promeut l’ordinalité,
 
Mesdames et Messieurs les membres du Conseil national des barreaux,
 
Chers Confrères, chers amis,
 
Il y a un peu moins de trois ans, je prenais la parole devant vous à l’invitation du président Jérôme Gavaudan, que je salue avec émotion et amitié.
 
Son invitation n’était pas banale. Il n’était pas vraiment de tradition que le président du CNB s’exprime au cours de vos assemblées générales.
 
Son invitation était courageuse et il m’avait fallu moi aussi un peu de courage pour me présenter devant vous.
 
Car ce qui se jouait alors dans cette invitation très symbolique, c’était la formalisation, l’officialisation de l’unité de notre profession.
 
Une unité construite à trois, avec Marie-Aimée Peyron, alors bâtonnière de Paris.
 
Une unité construite avec les syndicats, avec tout le bureau du CNB qui n’a cessé, pendant trois ans, de toujours communiquer d’une seule voix.
 
Ca n’était jamais arrivé. Et je dois le dire : j’en suis extrêmement fière. Parce que personne n’a jamais manqué au serment de l’unité.
 
Oui, il y a trois ans, c’est ici, devant vous ou vos prédécesseurs que s’est jouée l’une des étapes cruciales de notre unité et donc de la reconquête par notre profession de son influence perdue.
 
Presque trois ans plus tard, je m’adresse à vous pour la dernière fois, avec émotion et le sentiment que nous avons tous ici, été fidèles à la promesse que nous avions faites à nos 70 000 Confrères.
 
Il y a trois ans, j’entendais beaucoup de voix dans les couloirs dire : “cette unité n’est que de façade, elle ne passera pas le printemps”.
 
Puis le printemps est venu et avec lui la loi de programmation pour la justice.
 
Et ce fut le “printemps des avocats”.
 
Tous ensemble nous avons dit stop au gouvernement.
 
Tous ensemble nous avons signifié que la profession d’avocat n’entendait plus être une variable d’ajustement.
 
Tous ensemble nous nous sommes organisés comme une force politique.
 
Tous ensemble, nous avons rappelé aux pouvoirs publics que nous existions. Que nous comptions. Qu’il fallait compter avec nous. Et faire attention à la colère des avocats.
 
Et nous étions encore ensemble. Et l’unité tenait.
 
La conférence des bâtonniers, d’un commun accord, a pris le leadership de la résistance à la réforme territoriale de la justice.
 
Je vous l’ai déjà dit, mais jamais, jamais au cours de ces trois dernières années on n’avait jamais autant parlé des territoires au CNB.
 
Jamais l’institution nationale représentative de la profession n’avait donné autant de place aux régions, aux inquiétudes des barreaux et de leurs ordres.
 
Jamais nous n’avons autant pris en considération les Outre-mers.
 
Oui, jamais la Conférence des bâtonniers n’a été aussi présente, aussi influente au CNB qu’au cours de ces trois dernières années. 
 
Cette influence, vous la devez aussi aux présidents de commission issus du collège ordinal.
 
Je veux citer ici et remercier :
 
Dominique de Ginestet, présidente de la commission règles et usages qui a déminé tous les dossiers qui empoisonnaient la profession. Je pense par exemple à la réforme des règles régissant la communication de nos cabinets. Grâce à Dominique, nous sommes passés du 19èmeau 21èmesiècle sans rien perdre de notre déontologie.
 
Bénédicte Mast, présidente de la commission Accès au droit n’a pas ménagé ses efforts. Les âpres négociations sur l’AJ, c’est elle. La création en plein confinement du mécanisme d’avances sur AJ, c’est encore elle.
 
Manuel Ducasse, président de la commission Formation. Manuel a écrit et fait voter la réforme de toute notre formation, initiale comme continue. C’est un bing bang à la Manuel, c’est-à-dire un bing bang contrôlé, mesuré, encadré. Si bien contrôlé, si bien négocié que la mission Clavel Haeri a repris tous les ingrédients de ce bing bang. Nos Confrères attendaient depuis des années cette réforme. Elle est désormais sur les rails, grâce à Manuel.
 
Olivier Fontibus, président de la commission Exercice du droit. Jamais le CNB n’aura autant poursuivi les braconniers du droit et surtout n’aura autant gagné de procédures. Qui a fait condamner “demander justice” à une astreinte de plus de 600 000 euros et fait exécuter cette décision ? Olivier. Qui a obtenu que la legaltech monavocat.fr renonce à l’emploi de la marque avocat et change de nom ? Qui a quintuplé la fréquentation du site avocat.fr, pour en faire la première legaltech d’Europe ? Olivier.
 
Les avocats avaient fait le printemps 2018.
 
Ils firent la rentrée 2019 avec la réforme des retraites.
 
Je vais résumer ce que j’en retiens :
 
Si nous n’avions pas été unis lors de cette épreuve, notre profession ne s’en serait jamais relevée.
 
Nos institutions : le CNB, la conférence des bâtonniers, l’ordre de Paris, les syndicats seraient devenus illégitimes aux yeux de nos Confrères.
 
Nous aurions tout perdu : l’honneur, l’indépendance, notre autonomie, nos modèles économiques.
 
Au lieu de quoi, nos Confrères ont retrouvé confiance dans leurs représentants.
 
Les avocats ont relevé la tête.
 
Les avocats ont fait la une des médias.
 
Jamais on n’avait autant parlé des avocats
 
Jamais on n’avait montré les barreaux de France dans leur réalité : ces avocats de proximité, ces femmes et ces hommes dévoués, ces professionnels talentueux, si humains, si dévoués à l’intérêt général.
 
Oui, pour la première fois depuis bien longtemps les avocats et les français se sont regardés les yeux dans les yeux. 
 
Voilà notre bilan !
 
Et je vous remercie, Madame la présidente de la Conférence des bâtonniers et Monsieur le bâtonnier de Paris.
 
Et je vous tire mon chapeau, Mesdames et Messieurs les bâtonniers, parce que je sais les efforts que cela vous a demandé.
 
Ce succès est le vôtre, pas le mien.
 
C’est vous qui avez redonné à nos Confrères la fierté d'être avocat.
 
Et ce sentiment d’appartenance à une profession que l’on ne fera jamais rentrer dans un tableau d’Excel.
 
Il y aura un avant et un après le mouvement des avocats contre la réforme des retraites.
 
Désormais de la Chancellerie à l’Elysée, il y a une consigne qui passe de conseiller à conseiller, de ministre à ministre :
 
“n’allez pas trop loin avec les avocats.”
 
Cela n’empêche pas certains de tester la consigne et de frôler la ligne rouge.
 
Je les préviens : qui s’y frotte s’y pique !
 
Oui, l’unité c’est l’an 1 de notre profession. 
 
Avec son unité, notre profession peut enfin écrire son avenir. 
 
A la fin de l’année 2019, en pleine crise des retraites, je suis revenue m’exprimer devant vous.
 
Dans les couloirs, ceux qui un an avant ne pariaient pas un centime sur l’unité avaient changé de discours, mais pas de pessimisme :
 
“L’unité, c’est une question de personnes. Elle ne survivra pas aux départs de Jérôme et de Marie-Aimée.”
 
Jérôme et Marie-Aimée sont partis.
 
Hélène Fontaine et Olivier Cousi sont arrivés.
 
L’unité est toujours là.
 
Dans quelques jours je partirai.
 
L’unité sera toujours là.
 
Ce n’est pas une affaire de personnes.
 
C’est une force qui s’impose.
 
Une force qui vient de nos Confrères.
 
Ce n’est pas une contrainte, c’est une force tranquille.
 
L’unité ce n’est pas l’affaire de tel ou tel.
 
C’est d’abord une affaire de méthode.
 
L’unité c’est la gouvernance que cette profession a cherché en vain pendant des années, de rapports en rapports, de colloques en colloques, de commissions en commissions, de polémique en polémique.
 
L’unité c’est une gouvernance qui n’attend pas tout des textes, des statuts, mais qui travaille sur l’usage que l’on fait de nos institutions.
 
Présidente du CNB pendant trois ans, je n’ai jamais, jamais, décidé seule.
 
Toutes les décisions du CNB ont été collectives.
 
Décidées par le bureau ou par l’Assemblée générale.
 
Parce que je n’ai jamais pu imaginer que, seule, je prendrais les bonnes décisions pour mes 70 000 confrères.
 
Pas une décision à laquelle la Conférence des bâtonniers et le barreau de Paris n’aient été associés.
 
Pas une négociation avec les pouvoirs publics qui n’ait été menée de concert et toujours en en informant les avocats.
 
Pendant trois ans le jeu fut collectif, transparent, exigeant.
 
Exigeant parce que l’unité ce n’est pas le consensus mou. C’est tout sauf l’immobilisme.
 
L’assemblée générale n’a jamais autant voté de décisions et de réformes que ces trois dernières années.
 
Mon mot d’ordre a toujours été le même, constant, et les membres du bureau du CNB qui sont ici pourront en témoigner :
 
On vote !
 
Et une fois qu’on a voté, ne reste plus que le vote, tout le vote, rien que le vote.
 
La profession a besoin de positions claires.
 
Sinon elle est faible.
 
Sinon les pouvoirs publics jouent avec nous et nous mènent par le bout du nez !
 
Mon rôle de présidente a toujours été de protéger, de promouvoir, de me soumettre à la volonté souveraine de l’assemblée générale.
 
Une assemblée générale au sein de laquelle, je le rappelle aussi, les territoires, les régions, - en un mot la “province”- sont majoritaires. Et ce dans les deux collèges, ordinal comme général.
 
Il y a donc de quoi proposer des projets, voter et faire voter pour ce que les barreaux veulent... ou ne veulent pas.
 
Voter, c’est aussi le mot d’ordre que nous devons tous porter pour les élections du 24 novembre.
 
Je remercie l’ensemble des bâtonniers qui organisent ce scrutin dans des conditions difficiles et inédites.
 
Malgré les circonstances, la participation doit être au rendez-vous. Notre profession a besoin d’institutions fortes et donc représentatives.
 
Car le temps sont difficiles et les combats nombreux.
 
Jamais dans notre pays les libertés n’auront été autant ballotées, dénigrées, mises en danger. 
 
 
 
Oui, se pose aujourd’hui clairement, en France, la question de la permanence de l’Etat de droit. 
 
La loi de sécurité globale, l’ordonnance pénale qui introduit la visio dans les procès d’Assises font craindre le pire.
 
Le pire peut arriver.  
 
Le pire c’est que les français renoncent d’eux-mêmes, par indifférence, à leurs libertés. 
 
Laissent filer les principes, dériver les valeurs, s’éteindre la flamme du droit. 
 
Nous avocats avons l’impérieuse mission de ne pas céder. Pas un millimètre. 
 
 
 
Même s’il faut être impopulaires, incompris, minoritaires. 
 
 
 
Si nous lâchons les libertés, personne ne les redressera.
 
Oui, il y a une urgence démocratique en France. 
 
Plus inquiétante encore que l’urgence sanitaire ou économique. 
 
Considérer la justice comme un détail encombrant, un obstacle gênant que l’on peut contourner c’est tourner le dos à l’Etat de droit. 
 
 
 
Je vous l’annonce, le bureau du CNB a décidé de former un recours contre l’ordonnance pénale qui vient d’être publiée. 
 
Je sais pouvoir compter sur les barreaux et les bâtonniers pour porter cette alerte partout sur le territoire national.
 
En trois ans, je me suis rendu - toujours accompagné du président ou de la présidente de la Conférence - dans plus de trente barreaux, 10 par an, quasiment un par mois. Dans l’hexagone comme dans les Outre-mers.
 
C’est dans les barreaux, à l’abri de leur Ordre et de leur bâtonnier, que bat le cœur des avocats. 
 
Un cœur qui bat vite et fort. 
 
Un cœur qui s’emballe quand la colère légitime les prend :
 
Non, nous ne voulons pas de procès d’Assises par visio-conférence !
 
Un cœur qui tremble face à l’avenir incertain :
 
Oui, nous devons tous adapter les outils sociaux de notre profession à la crise économique qui vient.
 
Un cœur qui saigne lorsque la République est en danger.
 
Et elle l’est lorsque l’on piétine les libertés !
 
Je les ai vu les avocats, depuis trois ans, au cœur de vos barreaux.
 
Je les ai trouvé beaux, fous, culottés.
 
Ils font honneur à notre pays.
 
Et cela aussi, Mesdames et Messieurs les bâtonniers, vous revient.
 
Je vous remercie. 

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